La justice égyptienne reconnaît (enfin) le Wasat

Posted By on 20 février 2011

« Et les vents de la réparation se lèvent.

Enfin, le désir de liberté a triomphé, et la justice égyptienne a promulgué son consentement à la création du parti Wasat, pour que nous commencions ensemble à concrétiser son engagement en faveur de la justice, de la liberté, et de la citoyenneté »

Je ne pouvais pas rater l’occasion d’ouvrir ce blog sur l’annonce de la légalisation d’un parti auquel j’ai consacré six ans de recherche, et qui a pour sa part consacré quinze années à obtenir cette reconnaissance juridique : le parti Wasat (حزب الوسط, « le parti du milieu »).

L’image que j’ai reproduite ci-dessus orne désormais la page d’accueil du site du Wasat, afin de souligner l’importance de cet événement dans la vie du parti.

J’ai traduit rapidement le texte. Pour le dernier mot, مدنية, j’ai préféré le traduire par « citoyenneté » (normalement rendu en arabe par مواطنية), plutôt que de suivre mon Larousse qui me suggérait de lui préférer le terme de civilisation (en arabe : حضارة).

En effet, si les deux notions – citoyenneté et civilisation – ont leur importance dans le discours du Wasat, le sens porté par le terme مدنية est clairement en rapport avec la première. On retrouve ce terme dans l’expression d’État civil (دولة مدنية) dont se réclame le Wasat, par opposition à l’État islamique que revendiquait Hasân Al-Bannâ, le fondateur des Frères musulmans, mais aussi à l’État laïque. L’État civil, c’est dans l’esprit des membres du Wasat, un État dirigé par des spécialistes de la gestion, des technocrates recrutés sur des critères de compétence, hors de toute considération religieuse et idéologique.

Cette notion est donc selon moi à rapprocher de celle de citoyenneté  (مواطنية) qui est mobilisée dans le discours du Wasat pour indiquer que l’État doit être indifférent à la religion de ses citoyens, qui ont tous un droit égal à participer à la vie publique (jusqu’à occuper le poste de président de la République, qui était réservé aux musulmans dans la Constitution suspendue la semaine dernière).

Enfin, le terme de civilisation (حضارة) apparaît lui aussi dans le discours du Wasat, toujours dans l’objectif de se démarquer de l’idéologie frériste classique. Pour le Wasat, en effet, l’Islam représente un cadre civilisationnel, et non religieux. Les minorités religieuses vivant en terre d’Islam (comme les coptes égyptiens) appartiennent à part entière à cette civilisation.

On le voit, le Wasat n’a eu de cesse de se démarquer de l’idéologie frériste orthodoxe. Il faut dire que ce parti a été fondé par des Frères musulmans en 1996, et que – bien que les différentes versions de l’histoire soient impossible à démêler – il devait être au départ un parti pour la Confrérie. Suite au premier refus de la Commission des partis, et devant la volonté des fondateurs du Wasat de faire appel, le Bureau de Guidance (مكتب الإرشاد) des Frères musulmans a condamné l’initiative, et a appelé ses militants à se retirer du projet. Si la plupart ont obéi à l’injonction, certains parmi les plus engagés dans le parti ont préféré quitter la Confrérie et continuer l’aventure.

La Commission des partis a été créé par Sadate en 1978, dès l’adoption du multipartisme. Fortement dépendante du pouvoir exécutif de part sa composition, elle avait pour tâche d’examiner les demandes de création de nouveaux partis. La plupart des demandes étaient ainsi rejetées (en 2010, on recensait seulement 24 partis légaux en Égypte). Si les impétrants se décourageaient généralement rapidement, il était néanmoins possible de faire appel des décisions de la Commission devant le Conseil d’État.

Le Wasat a suivi cette procédure à quatre reprises (1996, 1998, 2004 et 2010). Il n’a jamais baissé les bras, et s’est efforcé d’exister malgré son statut de parti « en attente de fondation » (تحت التأسيس). Le seul autre parti à avoir fait preuve d’une telle capacité de résilience est le parti Karâma, fondé par des nassériens dissidents en 1995, et refusé à deux reprises, en 1995 et en 2004. En faisant du Wasat le premier parti légalisé dans l’après-Moubarak, la justice égyptienne prend acte du décès de l’ancien régime.

Pendant les quinze années de son existence durant lesquelles il a été confiné dans un statut lui interdisant toute activité politique, ce parti a su s’adresser aux intellectuels égyptiens, aux autres mouvements d’opposition et aux média internationaux. La poignée d’ingénieurs, d’avocats et de médecins cairotes qui sont à sa tête – secondés il est vrai depuis 7 ou 8 ans par quelques hommes d’affaires – parviendra-t-elle à recruter des militants dans d’autres couches de la société et à s’étendre dans le sud du pays ? Ce mouvement aux confins de l’intellectuel et du politique (à tel point qu’il a parfois été décrit comme un think tank) saura-t-il développer une véritable organisation partisane ?

Les échéances électorales qui s’annoncent vont constituer un premier test pour ce parti, qui a su développer au fil des années un programme politique détaillé, adossé à une vision du monde très élaborée.

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