Colloque 2011 du CCMO

Posted By on mars 27, 2011

Le 6 avril 2011, le Cercle des chercheurs sur le Moyen-orient (CCMO) organise son premier colloque au Palais du Luxembourg à Paris.

J’y interviendrai lors de la deuxième table ronde, pour parler des mouvements de l’opposition égyptienne.

 

Voici le programme complet du colloque :

 

Du Maghreb au Golfe, nouvelles dynamiques et identités au Moyen-Orient

 

9h30 Ouverture et introduction

Sébastien Boussois (président du CCMO)

 

10h Tensions et conflits

Modérateur : Dominique Vidal (historien et collaborateur du Monde diplomatique)

- « Le Tribunal spécial pour le Liban, otage du vide politique libanais ? (Jean-Baptiste Beauchard, IRSEM & CECOJI)

- « L’armée libanaise : acteur national, acteur régional » (Nayla Moussa, IEP Paris)

- « La Syrie : repositionnement stratégique et enjeux de politique étrangère » (Manon-Nour Tannous, Université Paris 2)

- « L’introuvable État palestinien » (Julien Salingue, Université Paris 8 )

 

11h20 Pause

 

11h40 Construction et reconstruction politique

Modérateur : Mathieu Bouchard (doctorant Université Paris 1)

- « À la recherche du plus petit dénominateur commun : la convergence des acteurs de l’opposition égyptienne autour des notions de société civile et de démocratie » (Clément Steuer, IEP Lyon)

- « L’État libanais dans la reconstruction post-2006 du Sud : un retour en trompe-l’œil ? » (Julie Chapuis, EHESS)

- « Les chiites dans le processus politique irakien post-Saddam » (Marius Lazar, Université Paris 8 )

- « L’influence de la sphère juridique en terrain autoritaire. L’Égypte à l’ère Hosni Moubarak » (Omar Shalaby, Université d’Ottawa)

 

13h Pause-déjeuner

 

15h Société, société civile et démocratie

Modérateur : Frank Tétart (maître de conférences à l’IEP Paris et rédacteur en chef délégué de Moyen-Orient)

- « Les sociétés civiles dans le Golfe » (Stéphanie Jacquet, Université Grenoble 2)

- « S’opposer en contexte autoritaire. Le cas des partis d’opposition algériens » (Layla Baamara, IEP Aix-en-Provence)

- « La Turquie, modèle de démocratie au Moyen-Orient ? » (Rukiye Tinas, IEP Lyon, UMR 5206 Triangle)

 

16h15 Pause

 

16h30 Répercussions internationales

Modérateur : Julien Salingue (doctorant Université Paris 8 )

- « L’image de l’Autre. L’Europe et le Hamas », (Sidney Leclercq, Université libre de Bruxelles)

- « L’invention de l’alter-Palestine. Les stratégies médiatiques des mouvements anti-occupation durant la seconde Intifada, 2000-2006 » (Benjamin Ferron, Université Rennes 1)

- « Sauver la mer Morte, un enjeu pour la paix au Proche-Orient ? Politique, géopolitique et coopération autour du Red Dead Sea Canal » (Sébastien Boussois, Université libre de Bruxelles)

- « La question de Palestine, mise en perspective historique d’une passion européenne » (Mathieu Bouchard, Université Paris 1)

 

Vous pouvez télécharger la plaquette sur le site du CCMO.

L’entrée au colloque se situera 26, rue de Vaugirard. En raison du nombre limité de places, les inscriptions sont obligatoires : envoyer un mail à contactccmo@gmail.com


La commission de réforme de la Constitution égyptienne rend ses travaux

Posted By on février 27, 2011

La formation de la commission chargée de la révision de la Constitution égyptienne (اللجنة المكلفة بتعديل الدستور), le 16 février dernier, a été le premier geste concret démontrant la volonté du haut commandement militaire de mettre le pays sur les rails d’une véritable transition démocratique. Cette commission comprenait trois juges (dont un chrétien), trois professeurs de droit, et un ancien député des Frères musulmans, Subhî Sâlih, avocat de son état. Le choix de confier la présidence de cette commission à Târiq Al-Bishrî était à la fois logique et emblématique de la volonté de tourner la page de l’ancien régime. Logique, car Târiq Al-Bishrî est un juriste respecté, dont la carrière l’a mené jusqu’au poste de premier adjoint du président du Conseil d’État. Emblématique, car il s’est toujours prononcé contre les tribunaux militaires et pour un équilibre du pouvoir entre les institutions. Surtout, outre sa carrière de juriste, Târiq Al-Bishrî est connu comme philosophe et historien. Venu de la gauche nationaliste, il se rapproche de l’islam politique, qu’il considère comme une manifestation de la troisième étape de l’indépendance, l’indépendance culturelle devant venir compléter et renforcer l’indépendance politique et l’indépendace économique.

Avec Yûsuf Al-Qaradâwî, Fahmî Huwaîdî, Muhammad Salîm Al-`Awwâ, Muhammad Al-Ghazâlî et Kamâl Abûl-Magd, il appartient à ce que Raymond Baker a appelé « le nouveau courant islamiste ». Ces intellectuels prônent un islam du juste milieu (الوسطية), se frayant une voie entre théocratie et sécularisme. Ils cherchent à concilier, chacun à sa manière, les prescriptions religieuses et le mode de vie moderne. Contrairement à Yûsuf Al-Qaradâwî et Muhammad Salîm Al-`Awwâ qui raisonnent en partant des textes religieux, le cheminement intellectuel de Târiq Al-Bishrî est plus politique. Pour lui, l’islam et la démocratie sont pleinement compatibles, car le peuple étant profondément religieux, lui rendre le pouvoir revient à le donner à l’islam. Il a par ailleurs travaillé sur l’histoire des mouvements politiques égyptiens, et pense que la fusion du nationalisme arabe et de l’islam politique est à la fois souhaitable et inéluctable. Comme les autres penseurs du nouveau courant islamiste, il se tient pourtant à l’écart de tout engagement politique. Ces intellectuels espèrent en effet influencer les sociétés arabes en pratiquant le dialogue sans exclusive. Si leurs ouvrages font partie du matériel de formation des militants fréristes (avec les écrits de Hassân Al-Bannâ et de Sayyîd Qutb), ils sont également proche du Wasat, dont je parlais dans un précédent billet. L’intellectuel chrétien Rafîq Habîb, qui a joué le rôle de numéro deux de ce parti à ses débuts (avant de s’en éloigner au début des années 2000) se revendique ainsi de « l’école de Târiq Al-Bishrî ». Enfin, ces intellectuels dialoguent volontiers avec des universitaires laïques, et considèrent que l’interprétation des textes sacrés (إجتهاد) doit être ouverte à tous, le critère ultime d’une interprétation correcte étant au final son adoption par les masses.

La nomination de ce juriste réputé et intellectuel engagé à la tête de la commission chargée du toilettage de la Constitution a donc été un signal fort envoyé par le haut commandement militaire. La composition de cette commission a néanmoins été critiquée, notamment à cause de l’absence de femmes et de jeunes en son sein. Sa formation est intervenue après la suspension de la Constitution et la dissolution du Parlement élu en novembre dernier dans des conditions pour le moins contestées. Elle avait pour mandat non pas d’écrire une nouvelle Constitution – cette tâche étant laissée au futur gouvernement élu – mais seulement de modifier la Constitution existante afin de permettre des élections démocratiques. La commission a rempli sa mission dans les temps (dix jours) et les modifications apportées à la Constitution  si elles ne sont pas révolutionnaires, semblent néanmoins répondre aux objectifs affichés. Comme annoncé, cette révision va dans le sens d’une limitation des pouvoirs du président de la République.

Sept articles ont été modifiés en tout, et si la nouvelle version de l’article 77 (le mandat présidentiel est raccourci de six à quatre ans, et limité à deux mandats consécutifs) a fait les gros titres de la presse, d’autres modifications sont appelées à jouer un rôle important dans les futures élections. La modification de l’article 76 modifie ainsi les conditions d’éligibilité du président : si un parti doit toujours avoir au moins un élu dans chacune des chambres – l’Assemblée du peuple (مجلس الشعب) et l’Assemblée consultative (مجلس الشورى) – (le maintien de cette condition laisse d’ailleurs présager une organisation des élections législatives en amont des élections présidentielles) pour présenter un candidat, les conditions à réunir pour un candidat indépendant sont assouplies. Désormais, n’importe quel citoyen peut se présenter, si 30 000 électeurs soutiennent sa candidature. La modification des articles 87 et 88, quant à elle, offre des garanties pour que les élections se déroulent dans les meilleures conditions possible. Le contrôle des bureaux de vote est ainsi rendu aux juges (statutairement indépendants), après que la révision constitutionnelle de 2007 leur ait retiré cette prérogative, ouvrant ainsi la voie à des malversations sans précédent depuis quinze ans lors des législatives de novembre dernier (art. 87).  Par ailleurs, la Cour constitutionnelle se voir confier le droit d’invalider une élection en cas de fraudes, alors que jusqu’à présent, le Parlement était le seul juge des irrégularités commises par ses propres membres (art. 88).

Les autres modifications ont pour objectif de limiter les prérogatives du président, qui se voit ainsi contraint de nommer un vice-président dans les deux mois qui suivent sa prise de fonction (art. 139). Moubarak avait en effet attendu près de trente ans avant de nommer un vice-président ! L’article 179, qui autorisait le président à renvoyer les cas de « terrorisme » devant n’importe quelle cour – y compris les tribunaux militaires – est purement et simplement supprimé. La modification de l’article 189 donne par ailleurs au Parlement et au président un droit égal à proposer des modifications de la Constitution, ces modifications devant dans tous les cas être proposées à référendum.

Enfin, l’article 148 sur l’état d’urgence est modifié. Si l’ancienne version prévoyait déjà que la décision de proclamer l’état d’urgence, prise par le président, devait être approuvée par le Parlement, la version proposée par la commission apporte une nouveauté : après une période de six mois, la prolongation de l’état d’urgence doit être soumise à référendum. Dans un pays soumis sans discontinuer à l’état d’urgence depuis trente ans, cette modification constitutionnelle a une portée proprement historique.

La commission est ainsi restée strictement dans les limites de ses attributions. Le scrutin uninominal pour les élections législatives n’est donc pas remis en cause. Un tel mode de scrutin désavantage cependant les jeunes formations proposant une offre programmatique forte, telles que le Wasat, Karâma et Al-Ghad, au profit de ceux qui ont quelque chose à offrir aux électeurs de leur circonscription : les Frères musulmans (qui contrôlent un réseau de mosquées, de dispensaires et d’organisations caritatives à travers tout le pays) et les notables locaux. L’attitude de ces derniers sera donc probablement un élément déterminant pour le futur politique de l’Égypte. En effet, ces notables avaient pour habitude, lors des deux précédentes élections, de se présenter comme candidats indépendants – et d’affronter ainsi le candidat officiel du PND – puis de se rallier à ce dernier une fois élus. Cette stratégie leur permettait à la fois de capitaliser le mécontentement des électeurs, qui manifestaient leur opposition en sanctionnant les candidats officiels, tout en rejoignant ensuite le parti qui leur permettait d’accèder aux ressources de l’État, et donc leur donnait les moyens de récompenser leurs électeurs. Le PND, qui n’a jamais été un véritable parti mais plutôt une collection d’intérêts privés, va probablement imploser, même s’il n’est pas dissout par les autorités militaires. Quelle va donc être l’attitude des notables ? Vont-ils se présenter comme indépendants ? Créer de nouveaux partis ? Rejoindre des partis existant (Le Wafd, bien implanté parmi les notables du pays sous la monarchie aurait d’ailleurs ici une carte à jouer) ?

En attendant les élections, une semaine de discussion publique autour des travaux de la commisison est prévue dans l’immédiat, avant de soumettre ce projet de Constitution à référendum dans deux mois. Pour l’instant, le processus se déroule comme promis par le haut commandement militaire, même si aucune date précise n’a encore été arrêtée pour les élections présidentielles et législatives qui doivent se dérouler « dans six mois », c’est-à-dire à la fin du mois d’août…

Tunisie, Égypte… Espoir démocratique pour le monde arabe

Posted By on février 25, 2011

La vidéo de la conférence organisée par le Gremmo le 11 février 2011 sur les révolutions tunisienne et égyptienne est en ligne sur le site de l’université Lyon 2 : cliquer ici.

Pour les allergiques au Flash, il est possible de télécharger le Podcast de la conférence ici.

La justice égyptienne reconnaît (enfin) le Wasat

Posted By on février 20, 2011

« Et les vents de la réparation se lèvent.

Enfin, le désir de liberté a triomphé, et la justice égyptienne a promulgué son consentement à la création du parti Wasat, pour que nous commencions ensemble à concrétiser son engagement en faveur de la justice, de la liberté, et de la citoyenneté »

Je ne pouvais pas rater l’occasion d’ouvrir ce blog sur l’annonce de la légalisation d’un parti auquel j’ai consacré six ans de recherche, et qui a pour sa part consacré quinze années à obtenir cette reconnaissance juridique : le parti Wasat (حزب الوسط, « le parti du milieu »).

L’image que j’ai reproduite ci-dessus orne désormais la page d’accueil du site du Wasat, afin de souligner l’importance de cet événement dans la vie du parti.

J’ai traduit rapidement le texte. Pour le dernier mot, مدنية, j’ai préféré le traduire par « citoyenneté » (normalement rendu en arabe par مواطنية), plutôt que de suivre mon Larousse qui me suggérait de lui préférer le terme de civilisation (en arabe : حضارة).

En effet, si les deux notions – citoyenneté et civilisation – ont leur importance dans le discours du Wasat, le sens porté par le terme مدنية est clairement en rapport avec la première. On retrouve ce terme dans l’expression d’État civil (دولة مدنية) dont se réclame le Wasat, par opposition à l’État islamique que revendiquait Hasân Al-Bannâ, le fondateur des Frères musulmans, mais aussi à l’État laïque. L’État civil, c’est dans l’esprit des membres du Wasat, un État dirigé par des spécialistes de la gestion, des technocrates recrutés sur des critères de compétence, hors de toute considération religieuse et idéologique.

Cette notion est donc selon moi à rapprocher de celle de citoyenneté  (مواطنية) qui est mobilisée dans le discours du Wasat pour indiquer que l’État doit être indifférent à la religion de ses citoyens, qui ont tous un droit égal à participer à la vie publique (jusqu’à occuper le poste de président de la République, qui était réservé aux musulmans dans la Constitution suspendue la semaine dernière).

Enfin, le terme de civilisation (حضارة) apparaît lui aussi dans le discours du Wasat, toujours dans l’objectif de se démarquer de l’idéologie frériste classique. Pour le Wasat, en effet, l’Islam représente un cadre civilisationnel, et non religieux. Les minorités religieuses vivant en terre d’Islam (comme les coptes égyptiens) appartiennent à part entière à cette civilisation.

On le voit, le Wasat n’a eu de cesse de se démarquer de l’idéologie frériste orthodoxe. Il faut dire que ce parti a été fondé par des Frères musulmans en 1996, et que – bien que les différentes versions de l’histoire soient impossible à démêler – il devait être au départ un parti pour la Confrérie. Suite au premier refus de la Commission des partis, et devant la volonté des fondateurs du Wasat de faire appel, le Bureau de Guidance (مكتب الإرشاد) des Frères musulmans a condamné l’initiative, et a appelé ses militants à se retirer du projet. Si la plupart ont obéi à l’injonction, certains parmi les plus engagés dans le parti ont préféré quitter la Confrérie et continuer l’aventure.

La Commission des partis a été créé par Sadate en 1978, dès l’adoption du multipartisme. Fortement dépendante du pouvoir exécutif de part sa composition, elle avait pour tâche d’examiner les demandes de création de nouveaux partis. La plupart des demandes étaient ainsi rejetées (en 2010, on recensait seulement 24 partis légaux en Égypte). Si les impétrants se décourageaient généralement rapidement, il était néanmoins possible de faire appel des décisions de la Commission devant le Conseil d’État.

Le Wasat a suivi cette procédure à quatre reprises (1996, 1998, 2004 et 2010). Il n’a jamais baissé les bras, et s’est efforcé d’exister malgré son statut de parti « en attente de fondation » (تحت التأسيس). Le seul autre parti à avoir fait preuve d’une telle capacité de résilience est le parti Karâma, fondé par des nassériens dissidents en 1995, et refusé à deux reprises, en 1995 et en 2004. En faisant du Wasat le premier parti légalisé dans l’après-Moubarak, la justice égyptienne prend acte du décès de l’ancien régime.

Pendant les quinze années de son existence durant lesquelles il a été confiné dans un statut lui interdisant toute activité politique, ce parti a su s’adresser aux intellectuels égyptiens, aux autres mouvements d’opposition et aux média internationaux. La poignée d’ingénieurs, d’avocats et de médecins cairotes qui sont à sa tête – secondés il est vrai depuis 7 ou 8 ans par quelques hommes d’affaires – parviendra-t-elle à recruter des militants dans d’autres couches de la société et à s’étendre dans le sud du pays ? Ce mouvement aux confins de l’intellectuel et du politique (à tel point qu’il a parfois été décrit comme un think tank) saura-t-il développer une véritable organisation partisane ?

Les échéances électorales qui s’annoncent vont constituer un premier test pour ce parti, qui a su développer au fil des années un programme politique détaillé, adossé à une vision du monde très élaborée.